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Suisse

Bavures et rapports trafiqués: la sécurité dérape dans les centres fédéraux d'asile 

Des abus et violences répétés ont eu lieu contre des requérants d'asile dans les centres fédéraux. Notre enquête. 19h30 / 3 min. / le 05 mai 2021
Selon une enquête de la RTS, de l'émission Rundschau et de la Wochenzeitung, plusieurs centres fédéraux d'asile sont touchés par l'usage abusif de la force contre des requérants, notamment à Boudry (NE). Des rapports sont parfois truqués par les agents de sécurité pour se couvrir. En réaction à ces révélations, le Secrétariat d'État aux migrations a fait suspendre 14 de ces employés de sociétés privées et lance une enquête externe.

Des cas de mauvais traitements sont régulièrement dénoncés dans les six grands centres ouverts par la Confédération pour traiter en accéléré les demandes d'asile. Mais souvent la parole des victimes est mise en doute. Dans plusieurs cas, les témoignages et les preuves réunies par la RTS, l'émission Rundschau de la télévision alémanique et la Wochenzeitung montrent que les dérapages sont avérés.

Un règlement est censé encadrer strictement l'usage de la force par les centaines d'agents de sécurité privés engagés dans les centres, sous la responsabilité du Secrétariat d'État aux migrations (SEM). Mais notre enquête démontre que ce règlement n'est pas toujours respecté, notamment lors de l'usage excessif de la mise en cellule des requérants jugés problématiques. Des agents se montrent parfois provoquants et même violents.

Un des cas concerne Ayoub, un jeune Marocain, dans le plus grand centre de Suisse à Boudry (NE). Placé dans un container de dégrisement sans chauffage en plein hiver, il raconte : "C'est un endroit très petit. Au sol et sur les murs, il y a des traces de sang. Par terre, des traces de vomi et d'urine. L'odeur était insupportable et j'avais la sensation de manquer d'oxygène. Il faisait terriblement froid et il n'y avait pas de lit, ni de matelas, il n'y avait rien". L'homme s'est retrouvé en état d'hypothermie avancée. Une enquête pénale est en cours, après que des membres du corps médical ont alerté la justice.

>> Lire aussi: Le Centre d'asile de Boudry accusé de maltraiter des personnes migrantes

Dans le canton de St-Gall, le passage à tabac d'un requérant mineur retrouvé au petit matin montre quant à lui jusqu'où peut aller la violence à l'intérieur des centres fédéraux d'asile. Roué de coups pour une histoire de masque porté non conformément, le requérant a passé trois jours à l'hôpital. Notre enquête montre comment les agents de sécurité ont tenté de minimiser leurs actes en rédigeant un rapport lacunaire. 

Des rapports qui déforment la réalité

Pour se couvrir, certains employés n'hésitent pas à "charger" les rapports d'incident que la sécurité doit envoyer quotidiennement au SEM, qui valide rétroactivement les mises en cellule et confirme des sanctions disciplinaires. Plus de 1500 rapports d'incident ont été enregistrés en 2020.

La RTS a obtenu et authentifié des enregistrements clandestins réalisés au début de cette année à l'intérieur du centre de Boudry. On y entend notamment une agente de sécurité se confier à des collègues sur la manière de rédiger les rapports: "Des fois y a des rapports, moi je les charge un peu plus que la réalité, comme ça, ça justifie mieux le truc, tu vois ?".

Un audit interne et une enquête externe

Ces enregistrements, des témoignages et des copies de rapports obtenus grâce à la loi sur la transparence auprès du SEM, révèlent des écarts avec le déroulé des faits dans plusieurs cas. En réaction à notre enquête, le SEM indique avoir pris des mesures immédiates, avec la suspension de 14 employés dans trois centres fédéraux, dont 8 à Boudry. Mais aucun commentaire ne sera fait sur des cas particuliers, car des procédures pénales sont en cours et une enquête externe a été confiée à l'ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer. Un audit interne est aussi en cours sur la gestion de la sécurité.

Pour les six centres fédéraux ouverts depuis 2019, la sécurité représente 33% du budget d'exploitation (59 millions de francs en 2020). Pour la sécurité du seul centre de Boudry (480 places au maximum), le budget est de 10 millions et 146 personnes sont sous contrat pour la sécurité.

>> Les explications de Gilles Clémençon dans le 19h30:

19h30 - Publié le 05 mai 2021

Ludovic Rocchi et Thomas Epitaux

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